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Le compas direct : Un nom bien choisi

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image Maestro Nemours Jean Baptiste

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L’homme a un devoir à remplir pour établir et maintenir l’harmonie constante de l’univers qu’il représente (le microcosme – le petit univers). Nous avons un corps à nourrir, un esprit à meubler et une âme à embellir. On est unanime à reconnaitre que la culture représente l’âme d’un peuple. Un peuple qui ne nourrit pas sa culture pour l’enrichir et l’embellir est un mort-vivant ou un vivant mort spirituellement. Pour qu’Haïti devienne un pays émergent, comme on le souhaite, il faut que la culture soit considérée comme l’un des éléments déterminants dans cette démarche.

Considérant tous ces faits, on peut dire que l’univers « compas direct » se désagrège graduellement, simplement à cause de l’inharmonie entre les musiciens. L’hypocrisie est palpable. Car certaines formations musicales et bon nombre de musiciens souhaitent l’échec des autres. On vit une situation sauve- qui- peut, où chacun ne voit que ses intérêts personnels, au lieu de travailler ensemble à l’épanouissement du « compas direct » qui représente leur gagne-pain quotidien. Ils oublient que sans les autres, il ne peut exister une compétition musicale.

La célébration du compas direct, malgré les divergences d’opinion

On vient de célébrer la longue existence de l’une des formes de musique de danse haïtienne, même si elle est anémique aujourd’hui. Il fallait attendre cette particulière célébration du Compas Direct pour noter les divergences d’opinion. Certains spéculent autour des faits qui ont marqué l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste, au lieu d’aller à la source vivante pour recueillir des informations crédibles. Au vu et au su de tous, d’autres ont même inventé un autre berceau de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste. Un fait qu’un ancien administrateur de cet orchestre, vivant à New York, n’apprécie pas et le dénonce. Quoiqu’on dise, dans notre culture on ne baptise pas un nouveau-né le jour de sa naissance, mais après.

Divers commentateurs de la plus populaire forme de musique de danse haïtienne ont fait valoir leurs opinions sur le compas direct. Il y en a même qui veulent faire un rythme ou une variante de certains vocables associés à cette forme musicale. Par exemple, pour parler de diversité rythmique « konpa dirèk », certains choisissent les termes « konpa kè kal, konpa mamba, konpa ting ting, konpa machiavel karamel, konpa rousi », etc. Tout cela crée une totale confusion à l’esprit de tous ceux qui réalisent que la musique de tous ces groupes se danse de la même manière, en compas direct.

Toutes ces appellations ne sont que des métaphores, disons mieux des slogans que les orchestres utilisent, simplement pour les identifier. Le terme « konpa kè kal » du Bossa Combo a été bien expliqué dans une chanson par Fanfan kè kal, de son vrai nom Frantz Joseph, que nous connaissons bien. Il était membre de la paroisse de l’Église Sainte Anne de Port-au-Prince. Ancien tambourineur du Bossa Combo, Fanfan assurait aussi l’animation pour expliquer et montrer la qualité musicale de cette formation musicale.

Au milieu du groove, Fanfan, dans l’intervalle qui lui a été alloué, faisait référence à la manière dont le Bossa Combo s’arrangeait pour présenter sa musique. Ainsi, définissait-il la musique du Bossa Combo à partir de sa structure musicale et de son tempo. Il en était de même pour les autres groupes qui ont utilisé des épithètes comme « konpa X, Y ou Z » dans le même but. Au fond, la section rythmique marchait selon les prescrits de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste original. Ni l’un ni l’autre des termes utilisés ne représentait une variante du compas direct. Cependant, la Cadence Rampa de l’Ensemble Wébert Sicot en était une.

La linguistique et le compas direct

En linguistique, on parle d’emprunt direct, indirect, naturalisé, dénaturalisé pour montrer l’usage des mots ou des expressions ayant leur origine dans une langue étrangère. Cela se remarque aussi en musique pour faire référence à la dynamique d’une chanson, au volume d’un son doux ou d’une note. Par exemple, quand on dit « pianissimo », c’est une commande pour dire au musicien de jouer de façon douce. Le mot « pianissimo » est d’origine italienne, il s’agit donc d’un emprunt direct utilisé en musique.

C’est un terme que le groupe musical « Les Vikings d’Haïti » utilisait souvent à travers ses chansons, particulièrement dans le morceau « Teuleuleu ». Les chanteurs Paul Lévy et Harry Jean des Vikings le scandaient. Et quand ils disaient « pianissimo », certains ont cru entendre « Yanick Simon ». Nos amis d’enfance le répétaient aussi. Cela avait causé la curiosité des gens, qui cherchaient à identifier cette femme imaginaire. Ils avaient même créé des histoires qui ne tenaient pas.

Personne n’ignore que dans un temps la musique haïtienne avait subi une forte influence latine et les musiciens de l’époque s’y adaptaient bien. En passant, il faut aussi souligner que la mère de l’un des musiciens de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste était Dominicaine. Les détails á ce sujet sont développés dans un livre qui sera publié cette année. Certains responsables d’orchestres haïtiens faisaient venir des musiciens cubains et dominicains au pays pour les accompagner ou arranger leur musique afin de faire ressortir la couleur latine dans leurs chansons. À cette époque, on expérimentait un phénomène d’osmose musicale puisque des musiciens haïtiens allaient aussi à Cuba et en République dominicaine.

Cette influence se remarquait aussi au niveau de langue. Dans le temps, on utilisait fréquemment des termes espagnols dans le langage quotidien. On parlait souvent de « compás, compás », un mot espagnol qui, en français, signifie rythme, le rythme. Cela nous permet de mieux comprendre l’utilisation du mot « compas » auquel le maestro Nemours Jean- Baptiste ajouta le suffixe « direct ». Quand on étudie la structure musicale des chansons de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste, le nom « compas direct » convient bien. Il ne pourrait donner un meilleur nom de baptême à cette forme de musique.

Les musiciens de cet orchestre n’allaient pas par quatre chemins avant d’entrer d’emblée dans la chanson. Ils empruntaient la voie directe, sans bifurquer. Cette réflexion peut-être vérifiée et confirmée après l’audition des tubes tels que « Immortel Compas », « Discipline », « Infidélité », « Ti Claudette », etc. Quand on analyse les éléments musicaux empruntés que le maestro a incorporés dans le compas direct, tout en gardant la section rythmique intacte, on peut s’arroger le droit de dire que le « compas direct » est une musique hybride, une fusion musicale. Cela n’empêche qu’elle soit originale.

Aujourd’hui, les jeunes insèrent des mots anglais dans le créole, soit comme emprunt direct ou bien dénaturalisé. Par exemple, le mot « Bredjen n » auquel font référence certains groupes musicaux est une déformation, un emprunt dénaturalisé du mot anglais « Brethren » qui est le pluriel de « Brother » et qui, en français, signifie « Frères ». La chanson du Zenglen nous dit que « Bredjen n pa nan bese triye ». Auteur de l’article : Robert Noël. Le terme « Brethren » est fort utilisé dans les hautes sphères intellectuelles ou dans les cercles mystiques, surtout aux Etats-Unis et en Angleterre. Bredjen traduit l’idée de fraternité.

La réalité de la longue existence du Compas Direct donne raison à son créateur qui, comme chercheur, a su joindre l’utile à l’agréable pour créer une musique de danse qui a transcendé des générations. La chanson « Immortel Compas » le confirme. Nemours Jean-Baptiste était un prophète, puisqu’il avait prédit l’avenir. Nous vivons cette réalité aujourd’hui. Les paroles de la chanson nous disent: « Compas direct, orijinal, tout ansanm ki fòme se compas direct ya p jwe o ».

Toute musique découle d’une autre. Et l’originalité dépend de l’approche musicale et de la façon dont on traite la musique. Nemours Jean-Baptiste a exploré plusieurs formes de musique, mais il avait mis fin à ses recherches quand il se sentait satisfait du Compas Direct. En philosophie, il est dit : quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on ne sait pas ce qu’on va trouver. Dans un tel cas, on se contente de n’importe quoi. Nemours savait bien ce qu’il cherchait. Il a concrétisé son grand rêve. Vraiment, le Compas Direct est un nom bien choisi.

Robert Noel robertnoel22@yahoo.com

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